Charlotte Salomon/ 30 janvier 1933

Le 30 janvier 1933, Charlotte n’a pas encore 16 ans.

30 janvier 1933

J’ouvre la fenêtre

Plak plak plak

La rue noire de monde

Des lumières dansent

Plak plak plak

Je n’ai pas compris

Je ne voulais pas

Une invasion

Une métamorphose

Irréversible

Je ne voulais pas.

Plak plak plak

Régularité inhumaine

Rangs serrés

Le coeur ne sait pas marcher au pas.

Je referme la fenêtre

Plak plak plak

Dans ma tête

Plak plak plak.

Je m’approche de ma toile

Elle attend

Imperturbable

Je sais qu’elle peut m’entendre

Je sais qu’elle peut l’entendre.

Je baisse les yeux

Mes pinceaux soudain énormes

Les larmes exagèrent tout.

Tu sais

Il y avait un monde fou

Fou

Fou.

Partout

Dans ma rue

Là-bas

Ailleurs

Partout.

Je vais le dire

Calmement

Je vais te le dire

Et je n’aurai plus peur.

Vu d’ici

On dirait des fourmis

Nombreux

Silencieux

Inoffensifs?

Les fourmis oui.

Plak plak plak

C’est pour nous impressionner

Mais moi je n’ai rien fait

Je ne crois pas

Rien de mal en tous cas

Peindre j’ai le droit

Je crois.

Ce qui m’inquiète tu vois

C’est qu’ils ont l’air sérieux

Très sérieux.

Au carnaval

On se déguise

On fait du bruit

Mais on rit, non?

Ce qui m’inquiète tu vois

C’est qu’ils ne m’aiment pas je crois.

Ils ne me connaissent pas.

Je ne comprends pas.

Ce soir j’ai froid

Je veux de la chaleur

entre toi et moi.

Couleur feu

Je n’ai plus peur

Couleur feu

Dans les rangs serrés

Que leur sang s’affole

Que leur coeur marque le pas.

Toi qui regardes ma toile

Regarde

Je n’avais pas peur.

La colère,

la nausée,

la dignité.

Malgré les plak plak plak

Mon pinceau ne pâlira jamais.